Ma mère est humoriste de Carla Demierre : en librairie le 13 avril.
« Carla Demierre est notre Gertrude Stein des Préalpes helvétiques. »
Fabienne Radi
Ma mère est humoriste de Carla Demierre : en librairie le 13 avril.
« Carla Demierre est notre Gertrude Stein des Préalpes helvétiques. »
Fabienne Radi
Alain Farah est en France. Il y passe quelques jours pour rencontrer des lecteurs, des amis, des libraires, de la famille, des écrivains, des journalistes. On y parle Matamore et vie du livre de part et d’autre de l’Atlantique au MOTif avec des libraires et des critiques lève-tôt (merci le MOTif, merci les lève-tôt !) ; on y boit des cafés trop chers dans des endroits surestimés mais on s’en fout car on a tellement de choses à se dire qu’on parle vraiment très très vite et en plus, Alain aime la tour Eiffel et les grands magasins alors ça va ; Alain commande un sirop de citron et apprend que cela se sert avec du Vittel tandis que pour ma part je découvre qu’il n’y a pas de sirop de citron au Québec ; alors je rétorque à Alain « Mais vous avez du sirop d’érable ! hé ! hé ! » et là, il me regarde avec un air un peu triste ; je me rappelle que quand je suis crevée/stressée/patraque, j’ai vraiment un humour tout pourri ; qu’il vaudrait mieux s’abstenir ;
nous arrivons en minibus Mercedes vitres fumées à la Maison de la radio pour le Rendez-vous de France culture ; nous sommes évidemment en avance, alors nous patientons au Café des ondes, ce qui n’est pas du goût des gardes du corps ; Alain prend l’accent parisien pour leur expliquer que tout va bien se passer ; Alain imite très bien l’accent parisien ; ça fait autorité ; il m’explique qu’on lui a dit une fois que les Québécois n’avaient jamais l’air fâché ; nous tombons d’accord sur le fait que seul un coup de boule peut constituer une réponse raisonnable et aisément compréhensible à ce genre d’assertion – le coup de boule n’a pas d’accent ; nous avons tous deux une mentalité d’insulaires ; nous trinquons aux agrumes ; je vois passer des poneys rue de Boulainvilliers, au milieu des voitures, je crois que c’est la fièvre alors je n’en parle pas, puis je finis quand même par demander à Alain : « Dis, les poneys, là, tu les vois aussi ? » ; il voit les poneys ; il y a des poneys qui passent devant la Maison de la radio, slalomant tranquillement entre les voitures dont le flux est tout lent ; nous arrivons au studio 168 et voyons Laurent et Matthieu et Florence et ; l’autre invité, Pierre-Laurent Aimard joue sublimement deux pièces de Ravel et je crache deux petites larmes sur mon fauteuil rouge même si un fa grave n’est décidément pas très catholique, sur ce piano ; je pense qu’il faut changer les feutres mais je n’en dis rien, évidemment ; l’agent Mariage remplit sa mission et prononce le mot « banane » ; Alain lit et répond, aisance et talent, et soudain, je crains la rupture de stock ; nous retrouvons le minibus et les gros bras ; ils veulent manger de la viande ; ils disent de la viande rouge ; ils répètent de la viande rouge ; nous les déposons place de Clichy avec l’accent parisien ; Emmanuel nous fait des raviolis ; sans viande ; nous apprenons que, presque au même moment, Nathalie et Stéphane mangent aussi des raviolis ; la communauté des raviolis se salue à quelques centaines de kilomètres de distance en souriant, tentant de se tourner dans un sens cardinal crédible ; elle ne pourra pas se réunir aujourd’hui, mardi, pour cause de grève – j’ai peur qu’Alain reste bloqué à Marseille, je sais les TGV bondés à l’absence de politesse des gens qui les bondent ; je veux protéger mon auteur, je veux qu’il ait des oreillers moelleux, de la sole cuite à point, des poignées de main sans virus, un public attentif ; Alain regarde la grève avec étonnement et admiration ;
ce soir, donc, mardi 12 octobre, Nathalie Quintane sera à la librairie L’Histoire de l’œil à Marseille pour lire/signer Tomates, son dernier livre tout juste paru aux éditions P.O.L ; je vous conseille vivement d’acheter et de lire Tomates, le dernier livre de Nathalie Quintane ; Matamore n°29 aussi, bien sûr, mais ça, c’est trop naturel ; on aurait quand même bien aimé claquer une bise marseillaise à Nathalie et Nadia et Julien et ; sauf acharnement de la technique, Alain devrait y apparaître en duplex pour lire – mais évidemment pas signer – Matamore n°29 ; nous organiserons cette prouesse technique depuis les bureaux des éditions Inculte, chez Pensées classées, qui se trouvent à deux pas du restaurant Vins des Pyrénées où se déroulera le même soir le Mille-Feuilles Inculte ; l’occasion de présenter à Alain des amis qui sont aussi des écrivains talentueux (j’ai beaucoup de chance) et aussi d’autres amis tout aussi talentueux du métier du livre (j’ai beaucoup de chance) ; on va sans doute être un peu en retard, du coup ; j’espère qu’on va nous garder des places ;
jeudi 14 octobre, à 20 heures, Alain lira et signera Matamore n°29 à Paris, à la librairie Le Comptoir des mots ; on vous attend nombreux, bien sûr, car ça va être super bien ; il faut que je pense à acheter des pastéis de nata pour Alain avant son départ, je n’aurais sans doute pas le temps d’en faire.
Mardi 12 octobre, 19 heures : Nathalie Quintane & Alain Farah (duplex) à la librairie L’Histoire de l’œil, à Marseille, 25 rue Fontange.
Jeudi 14 octobre, 20 heures : Alain Farah à la librairie Le Comptoir des mots, à Paris, 239 rue des Pyrénées, métro Gambetta.
(Les lecteurs de Matamore n°29 reconnaîtront dans ce récit un savant mélange de fiction délirante et de réalité euphorique destiné à rendre hommage à son sujet… Euh, bien sûr, les dates et lieux de rencontres/signatures sont rigoureusement authentiques…)
Tagué:Alain Farah, banane, France Culture, inculte, L'Histoire de l'œil, Laureli, Laurent Goumarre, Le Comptoir des mots, le MOTif, Le Quartanier, le Rendez-vous, librairie, Mariage, Marseille, matamore, Matamore n°29, Mille-Feuilles, Nathalie Lacroix, Nathalie Quintane, pastéis de nata, piano, Pierre-Laurent Aimard, Québec, Radio, Ravel, Skype, studio 168, Tomates
Cher lecteur,
On a essayé de ne pas donner dans le méchant vilain spoiler.
Mais comme CosmoZ parle du Magicien d’Oz, on en raconte l’intrigue pour pouvoir expliquer comment et pourquoi l’auteur… enfin, vous voyez, quoi. Alors si ça fait trente ans que vous attendez de dévorer ce livre de L. Frank Baum ou de voir le film éponyme où l’on chante « Somewhere over the rainbow »… Eh bien, faites-le avant de lire cet article.
De surcroît, depuis la lecture de CosmoZ, on cherche à inventer un mot plus fort qu’« adorer » – là on est entre « aduldorer » et « gosténérer » –, alors on n’a pas pu s’empêcher, c’était plus fort que nous, d’analyser certains éléments du texte, notamment en les mettant en rapport avec d’autres livres de Claro.
Donc si vous êtes du genre à préférer arriver vierge de tout commentaire dans une œuvre magistrale – un peu comme à la plage on ne saurait s’interdire le plaisir violent de la déferlante –, vous pouvez suspendre la lecture de ces lignes et vous ruer les yeux fermés chez votre libraire préféré et lire CosmoZ là, maintenant, tout de suite, avant que le monde n’explose.
CosmoZ est le quinzième livre de Claro. CosmoZ avec un Z capital final, faisant tourner le mot sur lui-même en une ronde folle, annonçant les 496 pages de vertige narratif, d’émerveillement et d’inquiétude offerts au lecteur, portant le Oz du Magicien, point de départ et matériau d’écriture.
Le Magicien d’Oz, vous vous rappelez1 ? La petite Dorothy s’ennuie au Kansas dans la ferme de son oncle et de sa tante, elle est toujours accompagnée de son chien Toto, enthousiaste et jappant, à la façon d’un Milou. Une tornade s’élève, Dorothy s’assomme, absurdement réfugiée dans sa chambre, et déboule dans le monde merveilleux d’Oz, parmi les Munchkins – de fort pittoresques petits êtres chantant et dansant –, oh ! we are not in Kansas anymore, écrabouillant au passage la Méchante Sorcière de l’Est dont elle récupère les souliers magiques, en argent (en rubis dans le film avec Judy Garland, c’était plus spectaculaire pour les effets en technicolor…) Elle emprunte la route de briques jaunes pour rencontrer le Magicien d’Oz qui vit dans la cité d’Émeraude et qui lui permettra sans doute – lui dit la bonne sorcière Glynda – de rentrer chez elle. En chemin, elle rencontre l’Épouvantail qui aimerait tant avoir un cerveau, l’Homme de fer-blanc, qui se plaint de ne pas avoir de cœur, et le Lion poltron, dont la couardise est un inconvénient notable pour un félin censé régner sur la jungle… Chacun investi d’une mission ontologique, ils poursuivent leur Graal malgré les embûches semées par la Méchante Sorcière de l’Ouest qui est vraiment énervée qu’une pimbêche en robe vichy ait trucidé sa sœurette la Méchante Sorcière de l’Est et qui en récupérerait volontiers les souliers magiques… Bon, je saute les péripéties suivantes, les singes volants et autres seaux d’eau létale, vous connaissez la fin, vaguement déceptive, le Magicien est un charlatan mais tout est happy car chaque self made personnage détient la clef de son mystère. There is no place like home, buddies.
« Mais la légende ne sait pas comment finit le monde, tout comme elle ignore la façon dont il a commencé. La légende ne sait que relever la jupe et confier au caniveau l’image de ses plis intimes. La légende boit du vermouth et bat les cartes. Elle suit des inconnus dans la rue. Elle creuse des tranchées qu’elle remplit d’os et de diamants. Elle se mouche à tout bout de champ. La légende est folle et on doit, parfois, l’interner de force, entre l’idée et la réalité, afin que tombe l’ombre. »2
CosmoZ. « Lasciate ogni speranza voi che entrate ! » Dieu n’est pas un gentil toutou qui donne la papatte, Dieu est plutôt un charlatan pervers, façon Magicien d’Oz, qui t’envoie ton libre-arbitre en pleine figure tout en pipant un peu les dés, quand même, c’est plus drôle. « Si la terre n’était que vaine, ça irait encore ! Hommes creux, hommes de peu de feu ! Tous destinés aux fours, avec livres et brioches ! »3 Claro tend une pomme à Dorothy qui la croque, évidemment, en défaisant ses tresses, et voilà les personnages d’Oz, incarnés, lancés dans le tumultueux XXe siècle. « Un jour, le monde les avait reniés, leur offrant pour seul refuge la prison du réel. »4 Dorothy devient une infirmière dévouée et un peu naïve de la guerre de 14-18, toujours flanquée de son Toto jappant. L’Homme de fer-blanc et l’Épouvantail sont respectivement Nick Chopper et Oscar Crow, l’un, grand mutilé rapiécé de pied en cap par la science, l’autre, dont la mémoire est devenue défectueuse en raison d’un éclat d’obus. Le lion poltron, lui, a très vite mal fini5… La Méchante Sorcière de l’Est, Elfeba, est une aviatrice qui prend le ciel pour une page à noircir. Quant aux Munchkins, Avram et Eizik, des jumeaux, ils découvrent ce que signifie vivre dans un monde qui n’est pas à leur échelle, les considérant comme une monstruosité, un spectacle, et entament une errance à la recherche d’une porte pour retourner à Oz ainsi que leurs autres camarades, déplacés. Ils sont perdus dans l’absurdité du réel et son déchaînement de violence : « Le monde est un abattoir et nous n’avons plus faim »6 , there is no place like Oz, finalement. Leur parcours tragique est l’occasion d’une traversée des cinquante premières années de ce siècle qui a inventé les camps de concentration et la bombe atomique. Dans Livre XIX, Claro se livrait à une magistrale recomposition du XIXe siècle7, avec le cheval pour animal totémique, des découvertes défiant les airs en « baudruches infernales »8, la barricade en support de traité et marche à révolution. CosmoZ s’inscrit dont en suite chronologique de Livre XIX et si l’écriture de Claro s’y révèle plus dévouée à la narration – développant cette cosmogonie avec envergure et souffle épique –, elle ne cède en rien à l’exigence et aux obsessions de ses précédents livres.
Ainsi la fascination pour les machines – ou plutôt le rapport entre les hommes et les machines, l’invention des machines par les hommes –, la description scientifique comme matière de langage malléable dont on peut explorer la polysémie et dériver ainsi vers des continents imaginaires. Dans Livre XIX, on narre l’art de la montgolfière et l’avènement du gaz, avec une précision de dissection gourmande ; dans Chair électrique, c’est le siège homophone dont on chante la « furie noueuse »9 et qui devient un étrange vaisseau traversant les généalogies. Dans CosmoZ, on l’a évoqué, les grandes trouvailles du siècle, les morbides10, les « chouettes, [l]es brillantes, [l]es qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir »11, mais aussi la technique de dactylographie aérienne d’Elfeba ou encore la reconstruction des plus expérimentales du soldat Nick Chopper – surnommé « la Charpie » après sa reptation explosive dans une tranchée – traité par le Dr Huizard, rafistolant à tout va les mutilés comme on ferait en sorte que des épaves automobiles puissent passer sans encombre leur contrôle technique pour être encore propres à la circulation, mû par un motif économique réifiant les êtres – « allait-on laisser ces gueules ratées, ces unijambistes et ces manchots se tourner, hum, des pouces que très souvent ils n’avaient plus ? »12 – pour mieux les exploiter, dans l’intérêt de l’État. Mais évidemment, le grain de sable. Quelque chose échappe au scientifique, dérape, et Nick Chopper, rebaptisé « la Conserve », quart homme, trois quarts machine, ne finira pas ses jours à l’usine inaugurer les congés payés en rouillant sa carcasse sur une plage de Normandie, mais devient – sans le vouloir – récepteur d’ondes radio, habité par la voix fantomale de T.S. Elliot. Poésie contre industrie. Industrie tombe à l’eau. Les abîmés refusent le spectacle et se font la malle.
L’« insurrection des détails »13 se poursuit dans le domaine médical avec l’étrange tumeur de la langue du jeune L. Frank Baum – le futur créateur de l’univers d’Oz, donc – qui explose et infecte l’air comme une vesse de loup pailletée, et finira par réapparaître dans la bouche de Dorothy pour mieux la manger, cette enfant. Et chaque personnage de s’ériger en monstre pour interroger la normalité et ses diktats : Oscar Crow, par exemple, amputé de sa mémoire, a finalement une appréhension du temps sans doute plus subtile que la moyenne… Monstres et chimères animent ainsi tous les livres de Claro : Guilderstein l’homme-chien dans Ezzelina14, la borgne Nina de Livre XIX, ou encore Méduse – celle-là même dont la chevelure est un nid de serpents – dans Bunker anatomie15. S’y adjoint évidemment, la horde ozienne phénoménale, scène freaksienne s’il en est, lâchée dans le siècle des camps, chair à bourreaux, orpheline, victime, qui va de désillusion en désenchantement, avec son humanité, oui, son humanité – la notion semble déjà obsolète au XXe – pour seul bagage. « Ce sont là des couleurs trop violentes pour des hommes qui veulent croire que le monde restera sépia face à l’attraction des parcs et à la concentration des camps. »16
CosmoZ est une anti-féerie magnétique qui prend dans ses rets un lecteur qu’elle ne lâche plus, jouant de l’indistinction entre fiction et réalité pour mieux s’immiscer dans chaque pli vécu, dans chaque souvenir, crainte ou espérance. On la dévore à grands traits comme un poison au goût d’ambroisie. CosmoZ est un outre-monde infiniment fascinant, infiniment inquiétant. Il faudrait à la fois contempler la voûte lumineuse, considérer l’épopée dans son ensemble, et savoir s’arrêter à l’échelle d’une étoile, d’une phrase, en observer la mécanique précise, implacable, les jeux de miroir, l’horizontalité sémantique. Suspendons le temps et faisons-le, dévorons et dégustons CosmoZ tout à la fois, nous en avons le pouvoir, l’écrivain dit qu’il est en nous.
Les livres de Claro sont des mondes, ses cadences, des arias. Dans CosmoZ, il conserve son goût de l’invention typographique17 tout en atteignant – depuis Mille milliards de milieux – une autre dimension littéraire. Plus vaste, plus fédératrice. Pour la décrire, je tenterais volontiers une comparaison avec Glenn Gould et son « apprentissage de la lenteur », dans les Variations Goldberg, entre son interprétation de 1955 et celle de 1981, plus lente, faisant l’économie d’une virtuosité qui n’avait plus besoin d’être démontrée. Claro atteint cet accomplissement là avec CosmoZ, maîtrisant à la perfection chaque inflexion, sachant céder au plaisir du récit, peignant l’émotion à bras le corps, la cruauté sans parallaxe, tissant d’innombrables pistes, planquées en cheval de Troie, pour une lecture inépuisable, bifurquante. Une épopée du siècle déjà dernier – celui qui nous a vus naître, celui dont les mythologies incandescentes nous habitent – incontournable, bouleversante.
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Notes :
1- Le roman écrit en 1900 par L. Frank Baum est un classique de la littérature enfantine aux États-Unis, quant au film réalisé par Victor Fleming (sorti en 1939), il est l’un des plus grands succès cinématographiques mondiaux.
2- CosmoZ, p. 48.
3- Ibidem, p. 350.
4- Ibid., p. 177.
5- Mais l’on vous assure qu’aucun animal n’a été blessé ou maltraité pour l’écriture de ce livre.
6- Ibid., p. 90.
7- Livre XIX, Verticales, 1997. Et puisque l’on parle de goût pour l’intrication histoires/Histoire, notons que dès Insula Batavorum (Claro, Arléa, 1989), le personnage Moghilev apprivoise sa langue (mort-vivante) et son histoire à travers l’épopée du peuple batave au début de l’ère chrétienne – et sa défaite face à l’Empire romain.
8- Livre XIX, p. 59.
9- Chair électrique, Verticales, 2003, p. 11.
10- « Et la colère de Dieu n’est plus qu’une allumette. » (CosmoZ, p. 492.)
11- « Des armes », poème de Léo Ferré interprété par Noir Désir.
12- CosmoZ, p. 173.
13- Ibid., p. 218.
14- Ezzelina, Arlea, 1986.
15- Verticales, 2004.
16- CosmoZ, p. 364.
17- Très présente dans Chair électrique et Mille milliards de milieux (éditions Le bec en l’air, 2010).
CosmoZ, Claro, Actes Sud, 496 pages, en librairie le 18 août 2010.
« De l’intérieur d’un cheval fabriqué par moi-même, pour m’attaquer moi-même, par surprise. »
Alain Farah, Matamore n°29
Le 1er septembre, chez Laureli, sort Matamore n°29 d’Alain Farah. Ce livre était paru en 2008 au Quartanier, l’excellente maison d’édition d’Éric de Larochellière, au Québec – j’ai expliqué nos affinités Quartanier/Laureli dans un précédent billet. Quelques privilégiés, dont je fais partie, avaient réussi à se le procurer et découvert ainsi cette écriture incroyablement indomptée – pour ne pas réutiliser l’adjectif « indocile », dont j’abuse –, foisonnante, généreuse, où la sole meunière côtoie une – brève et lumineuse – analyse de Ulysse de Joyce, le coup de tête de Zizou, la correspondance de Flaubert, le « patatore » – description du « patatore » p. 27 de Matamore, le 1er septembre – s’érige en arme pour crime parfait, les règles du tennis structurent le récit, le-sombre est sans cesse repoussé de cuisses interminables de blondes polonaises en moments d’amitié, d’éternité.
En parlant d’amitié, parmi les personnages du roman, on retrouve aussi Thomas Braichet, dans sa période parisienne de l’atelier place Dalida – ça ne veut peut-être rien dire pour vous, mais pour nous, ça veut dire, beaucoup, voilà.
Nous en sommes à la relecture/corrections avec Alain. Ce Matamore n°29 ci sera un peu différent du Matamore n°29 de 2008. Parce qu’Alain a choisi de modifier son texte, mais aussi parce qu’on a décidé d’adapter certains termes propres au français du Québec au français de par ici. C’est subtile et c’est un travail absolument passionnant, pour moi, de sonder la langue et ses usages, de découvrir comme des instantanés historiques dans la grande province, des traces de patrimoine oubliés dans l’hexagone. Et surtout, comme toujours, le dialogue qui s’instaure ainsi avec l’auteur, qui fait, donc, proliférer son Matamore.

La maquette est déjà commencée sur XPress, avec une police Minion, une très belle garalde qui a aussi le mérite de posséder de nombreuses variations en display, black, bold, semi-bold, italiques, SC (c’est-à-dire petite cap.)… fort utiles pour le texte, comme vous pourrez le constater. J’avais lorgné tout d’abord sur la fonte Kennedy, bien évidemment – puisque le président apparaît dans le texte… – mais elle n’a pas la plasticité du Minion, hélas. Je tempère donc mes délires cratyliens cette fois-ci…
J’ai aussi passé un ptit coup de Prolexis, surtout, évidemment, pour éliminer les problèmes de mauvaises espaces typographiques… Car, comme vous pouvez le constater sur l’image illustrant ces quelques lignes – et ça me fait toujours bêtement rire, l’aveuglement des logiciels –, Prolexis est resté assez perplexe devant le vocabulaire employé.
Présentation et couverture arrivent bientôt : c’est Marion Pannier – qui avait déjà réalisé pour Laureli les couvertures de Ida ou le délire d’Hélène Bessette et des Carcasses de Raymond Federman – qui planche dessus…
Et nous voilà, de deadline en deadline, de réunion commerciale en réunion commerciale et d’instruction de mise à l’office en instruction de mise à l’office, depuis plusieurs semaines déjà, en pleine préparation intense de « la rentrée littéraire ». D’où mon silence relatif par ici, inversement proportionnel à ma surchauffe, ailleurs.
Chez Laureli, trois livres à paraître, et j’en fais la roue en solo devant mon pack Adobe, tellement j’en suis fière :
Matamore n°29 de Alain Farah, à paraître le 1er septembre : le livre était déjà paru il y a deux ans au Quartanier, mais sans grande diffusion, hélas, par ici – tout comme j’ai toutes les peines du monde à faire diffuser Laureli au Québec… Du coup, avec Éric de Larochellière – éditeur du Quartanier –, on a décidé de procéder autrement. Comme nous admirons mutuellement nos catalogues, eh bien, nous allons en publier certains auteurs. Donc, très prochainement, CIVIL de Daniel Foucard, au Quartanier. Et Matamore n°29, donc, de Alain Farah, chez Laureli. J’en avais parlé ici au moment de sa sortie – enfin, pas mal de temps après, avec mon retard de lectures habituel, quoi. C’est, pour moi, un livre majeur, et un auteur majeur. Alain Farah passera une dizaine de jours à Paris au moment de la sortie du livre, l’occasion pour vous, lecteurs, journalistes, de le rencontrer lors d’événements que je suis en train d’organiser… je vous en tiendrai bien évidemment au courant ;
Chants magnétiques de Claire Fercak & Billy Corgan, à paraître le 15 septembre ;
Écrivains en séries « saison 2 », encore plus épais que la « saison 1 » ! à paraître le 20 octobre.
(Toutes les fiches de présentation seront bientôt en lignes ici.)
Je suis en pleine maquette de Chants magnétiques de Claire Fercak & Billy Corgan. Une belle aventure que celle-là. Oui, ce Billy Corgan, c’est bien le Billy Corgan des Smashing Pumpkins. Claire l’a rencontré en écrivant son livre The Smashing Pumpkins: Tarantula Box Set (Le mot et le reste, 2008), et l’idée de ce duo d’écriture est né. Il faut préciser que Billy est également écrivain.
Il a publié aux États-Unis : Blinking with Fists (Faber and Faber, 2004), un livre de poésie qui a figuré sur la liste des best sellers du New York Times – ça mérite quand même d’être souligné, c’est pas si courant pour un livre de poésie… Nous nous sommes ensuite vus tous les trois, et Billy n’a pas été horrifié par mon anglais supra dégueulasse – j’ai un pote qui m’a dit que je ressemblais à Louis de Funès quand je parlais avec des Américains, parce que je mime les deux tiers des trucs… Alors, vous imaginez ce que ça peut donner quand il s’agit d’évoquer des termes d’édition précis…–, on s’est découvert pas mal d’addictions littéraires et musicales communes, j’ai été sidérée par son extrême douceur, sa simplicité… Il m’a même donné des conseils de composition musicale… Bref, une vraie belle rencontre, un trio d’affinités, et voilà ces Chants magnétiques, deux récits qui se répondent : Écho la nymphe déchue que ses bavardages ont transformé en phénomène sonore, désincarné, tragiquement amoureuse de l’inaccessible Narcisse. Médée la magicienne meurtrière qui, répudiée par Jason, saura inventer des armes barbares pour assouvir sa vengeance.
Estelle Degez a effectué une traduction préparatoire du texte de Claire en anglais pour que Billy ait accès à toutes ses subtilités. Nathalie Bru a ensuite traduit le texte de Billy Corgan en français, pour le livre.
La question de la fonte intérieure coulait de source : une garalde, bien évidemment. De l’empattement cristallin, de la larme légère. J’ai finalement opté, en bonne cryptocratylienne, pour Centaur. Et puis fait mumuse avec les quelques appels de note présents dans le texte de Claire, aussi. Comme ils se réfèrent tous aux Métamorphoses d’Ovide, j’ai opté pour l’ornemental davantage que pour une efficacité académique. Pour le texte de Billy, j’ai carrément fait péter la lettrine qui, à mon sens, s’accorde bien à son ambiance de conte noir… Voilà, maintenant que vous avez un vague aperçu des coulisses, vous n’avez plus qu’à découvrir le livre – vous en avez de la chance ! – chez votre libraire préféré, le 15 septembre.
Vesna Vulovic est-elle tombée les bras en croix ? A-t-elle embrassé l’air comme un vieil ami enfin retrouvé ? A-t-elle cherché à contrôler le sens de la chute pour respirer le bleu du ciel ou au contraire s’en remettre à la terre, à ses reliefs brun, vert, acier, acérés, au goût d’inévitable ?
Vesna Vulovic est cette hôtesse de l’air serbe ayant survécu à une chute de plus de 10 000 mètres en 1972, entrant ainsi, malgré elle, dans le Guiness des records. Mythe politique ou réalité miraculeuse, peu importe. Reste cette chute prodigieuse, « irréversible », écrite et imaginée par Claro, qui s’enfonce dans la chair du paysage à l’horizontalité cadrée par les photographies de Michel Denancé. Le livre s’étale, les bras en croix. Un voyage aux accents métaphysiques contre, tout contre les bruissements urbains de Seine Saint-Denis1. Gris de carlingue, brut de décoffrage. Motifs qui s’empruntent. Scènes de genre.
Claro change d’octave, de rythme. Après la prose au scalpel de Livre XIX2 ou celle, électrique de la chair éponyme3, après l’incandescence précipitée d’Enfilades4 et le souffle cruel de Bunker anatomie5, après la métamorphose du fou d’Emma, délesté d’Estée6, voici des cadences douces, parfois sucrées, une simplicité – au sens du « plain text » steinien – limpide et qui file, fait défiler la vie de Vesna sous ses yeux, mêmes. Vesna, jeune femme d’une vingtaine d’années ayant connu vertige de l’amour et deuil de l’aimé. Vesna qui se délecte de pâtisseries à la folie comme d’autant d’amants de passage. Vesna qui, enfant, adulait Joseph Kittinger, cet Américain détenant le record du plus haut saut en parachute surnommé « l’homme d’acier », un rêve de mâle, quelques traits flous sur cliché de presse punaisé, dont elle pulvérisera les exploits en madame Jourdain de la prouesse.
« “Je m’affranchis aujourd’hui et pour toujours de l’immobilité humaine, je suis en mouvement ininterrompu, je m’approche des objets, je m’éloigne d’eux, je me faufile sous eux, je me juche sur eux, j’avance à côté du museau d’un cheval au galop, je m’enfonce au milieu d’une foule, je cours devant les soldats qui chargent, je me renverse sur le dos, je m’envole avec les avions, je tombe et je remonte avec des corps qui tombent et qui remontent.” (Dziga Vertov, de dziga, dérivé d’un mot ukrainien qui veut dire “toupie” et signifie allusivement “roue qui tourne sans cesse, mouvement perpétuel” ; et de vertov, du verbe russe vertet qui veut dire “tournoyer, pivoter”.) »7
En écho : Louve basse de Denis Roche, dont Claro partage l’obsession pour la vitesse, contre – tout contre, encore – la mort.
Ou encore :
« DE LA NÉCESSITÉ QU’IL Y A À SE LAISSER MOUVOIR.
Tout corps souffrant mérite mouvement, et ce n’est que dans la locomotion perpétuelle, l’ascension soudaine et la chute attendue qu’un organisme pourra atteindre cet état sublime qui, loin de ressembler à la morne santé des hommes d’en-bas, faite tout entière de coliques intellectuelles et de renifleries morales, s’apparente plutôt aux bouleversantes extases des rapaces et des anges. » (Claro, Livre XIX, p. 93.)
Car si l’on devine le chignon sagement peigné de l’hôtesse et ses yeux qui reflètent les arbres, le jus de tomate qu’elle porte, à travers l’allée entourée de dormeurs, au moment de l’impact, est bien rouge, rouge sang. Et son voyage enchanté d’Alice qui ne distingue plus ni haut ni bas, qui fend l’air avant de le dévorer, se trouble de fétus humains, et sa pensée s’arrête, comme le temps, ou va trop vite, comme le temps – ce qui revient au même –, et mâche et remâche cette phrase de Kittinger (de Kittinger ?) : « Je vais plus vite que la mort. »
« Je vais plus vite que la mort » et la boucle est bouclée, ne pouvant s’achever, la chute est infinie, le rire vient aux larmes, le texte tourne sur lui-même comme la pupille de Vesna sidérée, comme le nuage troué témoin de sa chute, comme l’œil du photographe déclenchant dans une prise en trombe, comme celui, unique, de Nina, dans Livre XIX ; s’ouvre ainsi, dès les premiers mots de ce livre panoramique, un grand moment de littérature qui, tout doucement, prend aux tripes et s’imprime dans la mémoire du fer de l’évidence simple de la beauté.
Claro ayant inventé Vesna, plus douce sera la chute.
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Notes
1- Le livre est né d’une proposition de Hors limites, festival de l’association des bibliothèques en Seine Saint-Denis.
2- Livre XIX, Verticales, 1997.
3- Chair électrique, Verticales, 2003.
4- Enfilades, Verticales, 1998.
5- Bunker anatomie, Verticales, 2004 – vous pouvez notamment lire un article à propos de ce livre dans La Revue Littéraire n°9.
6- Madman Bovary, Verticales, 2008.
7- Denis Roche, Louve basse, Le Seuil, Fiction & cie, 1976, page 96.
Mille milliards de milieux : Claro (texte) & Michel Denancé (photographies)
Éditions le bec en l’air.

Aujourd’hui, un nouveau site est en ligne : Libr’Est, une association de libraires regroupant Le Comptoir des mots, L’Atelier, Atout Livre, La Manœuvre, Le Genre urbain, Millepages (& Millepages BD & jeunesse), La Librairie du 104, Le Merle moqueur. Bref, comme vous le savez sans doute déjà si vous êtes parisiens durables ou occasionnels, des adresses assez idylliques.
Libr’Est s’était déjà fait connaître par des actions marquantes : une barricade de livres montée devant la mairie du XXe arrondissement pour fêter les 40 ans de mai 68, un pique-nique proposant d’arriver avec un livre… et de repartir avec un autre – ou comment découvrir un nouvel univers littéraire en buvant du rosé frais…
Le site Libr’Est permet de commander des livres pour ensuite aller les chercher dans l’une des librairies Libr’Est de votre choix ou bien de vous faire livrer par coursier – en vélo ! – en trois heures.
Vous pouvez aussi consulter la programmation de lectures et rencontres des librairies, accéder à leurs sélections de livres… et bientôt en ligne : Radio Libr’Est.
La Tour d’Hélène Bessette (extrait) :
« Qu’y avait-il à gagner ?
— Avez-vous été dans un restaurant chinois ? Avez-vous mangé de la tortue ? Avez-vous été en Autriche ? Avez-vous été en Espagne ? Avez-vous été au Portugal ? Avez-vous été en Italie ? Avez-vous été à une première ? Avez-vous rencontré une vedette ? Avez-vous une caméra ? Avez-vous été filmée ? Avez-vous fait enregistrer votre voix ? Allez-vous sur la Côte ? Avez-vous une maison de famille ? Quelque part en France ? À défaut d’ancêtres, vous y pendrez des tableaux achetés au village suisse. Avez-vous un cardigan rouge ? Sur la neige au sport. Très décoratif. Dans le paysage. Ce petit point vert, jaune, bleu, c’est vous. Avez-vous une célébrité dans vos relations ? Recevez-vous un Directeur Général, un Président honoraire ? Faites-vous toujours attendre un peu. C’est mieux. Le hall est illuminé. Les amis sont là. Les autos s’alignent non loin. Et vous descendez l’escalier. Votre mari a-t-il une maîtresse ? Pas encore ? Alors, dit la dame, vous n’avez pas encore tout vu. Puis elle ferme son visage qu’elle avait ouvert.
— Elle a raison, reprend la voisine. Tout ce qu’elle énumère est indispensable. J’ai été dans un restaurant chinois. J’ai mangé de la tortue. J’ai été en Autriche. J’ai été au Portugal. J’ai été en Italie. J’ai été à une première. J’ai rencontré des vedettes. J’ai une caméra. J’ai été filmée. J’ai fait enregistrer ma voix. J’ai été sur la Côte. J’ai une maison de famille. J’ai acheté de vieux tableaux boulevard Ornano. C’est les ancêtres. J’ai un cardigan rouge. Sur la neige. Très décoratif. Ce petit point vermillon : c’est moi. Je porte très bien le fuseau. J’ai été photographiée. J’ai une célébrité dans mes relations. Je reçois un Directeur honoraire, un Président général. Je fais toujours attendre un peu. Les amis sont illuminés. Le hall s’impatiente. Les autos descendent l’avenue. Et je m’aligne une entrée remarquée. N’avez-vous pas d’escalier. C’est regrettable. Il faudra déménager. Mon mari a une maîtresse. Et j’en vois de toutes les couleurs.
Louise affolée.
Puis la dame referme son visage qu’elle avait ouvert.
— Je n’ai pas, bredouille Louise. Je n’ai pas mangé de la tortue. Je n’ai pas été au Portugal. Je n’ai pas rencontré d’étoiles. Je n’ai pas… Tout ce que je n’ai pas.
Puis elle referme son visage qu’elle avait ouvert.
Mais la dame poursuit, car dit-elle, j’en ai omis.
— Faites-vous du patin à glace ? Faites-vous du cheval ? Avez-vous un tennis de table ? Avez-vous un artiste dans la famille ? L’un de vos enfants est-il doué ? Avez-vous été en avion ?
Je crois que c’est tout. L’arsenal est au complet.
Suzy ajoute :
— Tu oublies inter-floral et le télé-siège. Allez-vous aux sports d’hiver ? Il faut rattraper le temps perdu, ma belle. S’il se peut. Elle a plusieurs hivers de retard en ce qui concerne le télé-siège et les sports, Louise.
— Vous n’aurez qu’à faire deux saisons par an, dit gentiment la blonde Suzy qui ne paraît pas méchante. C’est le premier pas qui coûte. Le tout est de s’y mettre. Vous en prendrez l’habitude. On s’y fait vite. C’est un tour (d’esprit) à prendre. On vous montrera. Sans parler de la pêche sous-marine.
Et pour tout le monde elle crie :
— Nous voyageons toujours en première. Et nous prenons des couchettes. C’est tellement mieux.
Est-ce que vous vous levez à midi ?
— Pour mon anniversaire, chante la dame, nous avons eu un lunch au fromage. Tout au fromage, Suzy. Vous ne le croiriez pas, Suzy. Vingt-huit sortes de fromages. N’avez-vous jamais fait cela, dit-elle en s’adressant à Louise.
Vingt-huit sortes de fromages.
Louise bégaye :
— Non, non, non, vraiment…
Suzy l’a déjà fait. Elle est au courant. Elle crie :
— Rue d’Amsterdam. Voyons. N’avez-vous jamais été rue d’Amsterdam ?
Puis elle se penche pour réclamer à la fille de cuisine : de la hure, des fricandeaux et de la fourme.
— Passez-moi donc le pâté en croûte. Le munster. Le bleu. Et envoyez-moi le vin d’Alsace. À moins que ce soit d’Italie. Et ne traînez pas. »
La Tour d’Hélène Bessette est en librairie depuis un peu moins d’un mois. Ce livre avait précédemment été publié par les éditions Gallimard en 1959 et c’est l’un de mes préférés, pour son rythme, son éternelle actualité, sa cruauté lancinante. Je sais que d’autres bessettiens de la première heure auraient préféré que je republie d’abord Garance rose, par exemple… Je finissais donc par me demander si ma passion particulière pour La Tour n’était pas une sortie d’idiosyncrasie… Mais d’après les premiers retours, je suis heureuse de constater que d’autres partagent mon enthousiasme.
Tiens, d’ailleurs, Claro en parle ici.
J’ai réalisé un entretien vidéo à propos de ce livre à la librairie Le Comptoir des mots. Nathalie Lacroix nous a reçus dans l’un des lieux incontournables de l’Est parisien, qu’elle anime avec Renny Aupetit, Noëlle Renaude – qui a signé la postface de La Tour –, Julien Doussinault – auteur d’une biographie consacrée à Hélène Bessette –, Aurélie Carpentier – dont je vous ai déjà parlé il y a peu de temps puisqu’elle effectue en ce moment un stage aux Éditions Léo Scheer… et vient, en cours d’année, de changer de sujet de mémoire pour choisir de travailler sur N’avez-vous pas froid, d’Hélène Bessette – et moi, donc, tranquillement posée derrière la caméra, cadrant et zoomant à l’envi.
Rencontre Hélène Bessette au Comptoir des mots
envoyé par laureli .
Quelque chose manquait depuis longtemps, pas si longtemps – si l’on tente de mesurer le temps de façon un tant soit peu rationnelle ou classique, juste le temps compté du sain redémarrage – mais trop longtemps : les publications de Désordres, la maison d’édition de Laurence Viallet qui porte à présent son nom, en toute indépendance.
On a parlé ici de la fresque Yapou, bétail humain de Shozo Numa 1, 2 et 3, des Grandes espérances de Kathy Acker, on a dévoré Peter Sotos, David Wrojnarowicz… C’est donc avec une impatience fébrile qu’on attend le Quichotte de Kathy Acker – dans une traduction de Laurence Viallet –, une pièce maîtresse de cet écrivain indispensable. Il paraîtra le 18 mars.
En attendant, vous pouvez découvrir ou relire les publications de Désordres ou encore cet entretien paru chez Boojum.
Parfois, en rangeant la machine à écrire améliorée qui me sert d’outil, je retrouve des textes comme celui-ci, sur Impressions fugitives de Clément Rosset, écrit pour La Revue littéraire n°2. Ça me rappelle que j’ai quelques Rosset de retard…
Depuis Le Réel, traité de l’idiotie – fondateur pour bon nombre d’écrivains et d’artistes contemporains – Clément Rosset ne cesse d’interroger les figures du double comme symptôme de l’appréhension du réel, le principe de cruauté, le démon de la tautologie… À travers ce nouveau volume, ce sont les catégories de l’ombre, du reflet et de l’écho qui sont analysées en tant qu’elles constituent des « signatures » du réel, des compléments nécessaires qui en sont ses « attributs obligés ». De même que le héros de Gogol qui perd son nez part, en le recherchant frénétiquement, à la découverte de lui-même, se confrontant à étrangeté du monde extérieur, de même l’absence d’ombre, de reflet ou d’écho dans un objet esthétique (œuvre littéraire, tableau…) ne fait que mieux ressortir les lois immuables de la réalité en en révélant certains fondements sous-jacents.
Notre ombre, fidèle compagne de corps réels se mouvant dans un monde réel, peut, au gré des imaginations créatrices, se détacher du corps et s’enfuir à jamais – laissant un corps démuni, presque inexistant – ou même acquérir plus de réalité encore que le corps dont elle procède et tenter de se venger de lui1… Ainsi se dévoile la perspective inquiétante d’un monde inversé dans lequel l’obscurité – pour exploiter la polysémie du mot ombre –, ici une obscurité peuplée de doubles sadiques – prendrait le pas sur la réalité… Car l’ombre est une figure de l’esclave, une incarnation de la soumission, son émancipation jubilatoire – souvent l’ombre enfuie se déplace rapidement, avec espièglerie – pouvant être interprétée comme l’avènement débridé des désirs dans un monde normatif : « il existe en chacun de nous une espèce de désirs qui est terrible, sauvage et sans égards pour les lois. On la trouve même chez le petit nombre de ceux qui sont selon toute apparence mesurés »2. Le tout, lorsque la lumière revient, est d’être sûr de savoir reconnaître le Docteur Jekyll de Mister Hyde…
Autre forme de réflexion complémentaire, le reflet serait une sorte de versant positif de l’ombre puisque dédoublant l’objet reflété sans l’obscurcir. Sa disparition, quoiqu’en apparence moins démoniaque, s’avère en fait tout aussi funeste, le reflet envolé ou dérobé abandonnant un corps monstrueux, mutilé, voire vampire. Une éclairante analyse du mythe de Narcisse permet en outre à Clément Rosset de faire le point sur la question du dédoublement de soi et de l’introspection. Ainsi, De l’autre côté du miroir trouve t-on un monde inversé laissant parfois libre cours à la folie – dans la mesure où le monde « réel » serait empreint de sagesse…
L’écho, enfin, est le versant sonore de ces figures du dédoublement. Il possède toujours un effet de surprise car nécessitant des conditions spécifiques pour se manifester… On sursaute toujours en découvrant son écho avant de jouer avec lui ; gêne et plaisir caractérisent ce rituel de reconnaissance un peu onanique. On ne peut s’empêcher d’interpeller un écho, voire de lui poser des questions qui resteront forcément sans réponse et se répéteront ironiquement comme une allégorie de notre impuissance à maîtriser le réel, écharde métaphysique plantée au cœur de notre prétention gnoséologique. Ou comment les Impressions fugitives que sont l’ombre, le reflet, l’écho peuvent-elles, tout en constituant des outils matérialistes, être le théâtre de révélations ontologiques…
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Notes
1- Cf. « L’Ombre » de Andersen.
2- In Les Lois de Platon.
Impressions fugitives de Clément Rosset, Éditions de Minuit, coll. Paradoxe.