J’avoue ne trop savoir ce qu’est la poésie. Mais je cerne assez bien ce qu’est un hashtag. Un lien dense et vertical comme la promesse d’un bouton de rose – is a rose – qui s’épanouit en fulgurance sur les réseaux, avant de se faner. Il m’est apparu que cet outil de communication à dièse pouvait être détourné de son usage efficace pour devenir aussi inutile qu’un lynx ou un Mozart, donc essentiel, et s’ériger en poétique contemporaine.

 

Il s’agit ainsi d’enchaîner les hashtags – uniquement des hashtags existants, détournés – dans une intention poétique – c’est-à-dire expressive, de remonétisation du sens et non, bien entendu, de joliesse supposée.

 

De la poésie, le hashtag a la concentration et la faculté d’évocation : les multiples occurrences d’utilisation du hashtag sur les réseaux remplacent le feuilletage étymologique, le jeu possible sur les différents sens d’un même mot. L’agencement de hashtags dans une visée d’invention me semble procéder d’une logique que l’on retrouve au sein d’une certaine poésie blanche – un montage signifiant, soigneusement calculé – ainsi que dans le cut-up – dont il partage l’aspect ready made, saisie d’un fragment documentaire, l’apparente décontraction. La juxtaposition des hashtags peut ainsi manifester la connivence, affirmer des liens par motifs, ou au contraire une opposition, une association critique, sans liants syntaxiques, sans modalisations, et donc créer différents effets expressifs : ironie, comique, émotion…

 

Dans Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques (2004), la dernière partie nommée « album » – d’ailleurs proche du champ lexical des « instantanés », pour évoquer un autre projet en cours – remonte les trois précédentes ; je l’avais pensée en ces termes : rembobinage et montage. J’avais en effet relevé un certain nombre de mots au fil du manuscrit, réutilisés dans cette dernière partie, narrative et à contraintes : les faire apparaître par ordre alphabétique (en gras) et dans un sens différent de celui utilisé précédemment (la ou les pages des occurrences précédentes étant indiquées ; en italiques apparaissent les mots ailleurs contextualisés en gras).

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2 pages de Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques

Autre contrainte : cette ultime partie agit comme une sorte d’exégèse des précédentes, centrée sur cette question cratylienne : le nom a-t-il un lien direct avec sa signification ? Presque quinze ans plus tard, je vois un lien avec les  « hashtag poèmes » : s’attacher à leur polysémie et essayer de les détourner de leur sens commun ; utiliser, si possible, une autre signification que celle à laquelle on pense immédiatement dans un contexte internet, quitte à s’appuyer sur des malentendus, de l’homonymie, de l’homophonie.

 

Cette partie « album » manifeste enfin un goût certain pour l’hypertexte – dans une version hors écran – qui a un lien évident avec la liste et la digression – deux éléments récurrents dans mes livres. Je ne sais rien d’un homme quand je sais qu’il s’appelle Jacques pourrait ainsi une sorte de texte proto-hypertextuel.

 

Autre élément crucial de ces « hashtag poèmes » qui découle de l’absence de liants syntaxiques, de l’effet de montage : l’ellipse. C’est sans doute dans ce blanc que le sens se crée ; un sens, donc, qui ne peut être univoque. Un sens qui de surcroît n’est pas fixé par l’esprit procédant au montage de ces fragments de réel mais découle de l’interprétation de chaque lecteur, de sa connaissance des contextes, de sa propre culture – dans la lignée, à présent traditionnelle, de l’« œuvre ouverte ». Un sens, enfin, qui peut évoluer avec le temps : par définition, un hashtag est une écume d’époque. L’association de hashtags populaires à un instant T pourra perdre par la suite de sa valeur émotive, comique ou critique – changement de contexte, événement que l’on a oublié, noyé parmi un flux ininterrompu. La question à 100 000 retweets étant : cette « hashtag poésie » peut-elle être frappée d’obsolescence rapide ? Perdra-t-elle toute valeur esthétique avec le temps ? Ou porte-t-elle, grâce au symbole d’altération musicale qui la définit, une plasticité constitutive ?

 

Pour tenter de répondre à ces interrogations, je me lance, sous la dénomination « Hashtag poésie », dans la composition – régulière mais pas frénétique – de ces miniatures poétiques à contrainte sur Twitter. 8 lignes maximum – et bien sûr la limite Twitter de 280 signes (on sera, a priori, largement en deçà). Cet énoncé d’intentions est écrit à l’orée de leur production.

 

Chaque « hashtag poème » est uniquement composé de « tendances » du moment – c’est-à-dire les hashtags les plus utilisés. Me servant de hashtags en français ou présents dans la culture française – s’ils sont écrits en anglais ou dans une autre langue étrangère –, je me restreins généralement aux tendances françaises et européennes pour des raisons évidentes de contexte d’énonciation, sans m’interdire des incursions ponctuelles dans d’autres zones géographiques. Enfin, chaque « hashtag poème » nécessite un certain temps de récolte, tri et montage, sans doute entre quelques heures et plusieurs jours, selon les flux – trop de noms propres, d’acronymes, marques ou sigles ralentissent la composition.

 

Hashtag poésie fait suite à une série d’expérimentations via outils numériques que j’ai menées depuis le début des années 2000, de façon plus ou moins visible – peu de captations de performances réalisées. Ces premières expérimentations performatives et numériques ont ainsi été programmées (sélection) : le 19/03/02 à la Maroquinerie, Paris, programmation Al Dante ; le 16/05/02 LÈC DÉM « villa de l’Adour », Paris 19e, programmation Franck Leibovici ; le 14/05/02 à l’Olympic Café, Paris 18e programmation Jacques Donguy ; le 25/06/02 à l’auditorium de Stains, programmation Chloé Delaume ; en juillet 2002 au festival Voix de la Méditerranée, Lodève ; le 04/07/03 au festival Expoésie de Périgueux ; en août 2003 en résidence à la compagnie Myrtilles à Montpellier ; le 12/03/04 à l’École des Beaux-Arts de Lyon ; le 25/03/04 à l’Auditorium de l’université de Rennes ; le 02/04/04 à l’ENSCI, ateliers Saint-Sabin, Paris…

 

L’idée a toujours été d’explorer les marges des outils informatiques mis à la disposition du grand public, de les détourner de leur usages – les voix Apple de Mac OS 9, par exemple, utilisées en performance au début des années 2000, le texte étant composé en fonction du trouble de lisibilité ainsi créé.

 

Mais aussi de tester les possibilités des supports web en terme d’édition de contenu : Blogger avec Undergroundzéro en 2005-2006 qui était déjà une entreprise de collecte : je notais des fragments de phrases volés aux lectures de mes voisins de trajet, matin et soir, en métro (le plus souvent de mon domicile du 18e arrondissement de Paris aux Éditions Léo Scheer – Madeleine – ou à la Galerie Léo Scheer – Rue du Bac) ; en texte barré apparaît une rapide description de l’atmosphère de la rame. Surtout, pendant sept ans, Rougelarsenrose commencé en 2005 – dont les archives ont été triées (par catégories, par exemple « archive », « texte critique » ou « texte de création ») et en majorité importées sur ce site. Mais aussi MySpace, Twitter #reliefs, en 2016 et 2017, sur mon compte @laurelimongi : à nouveau une entreprise de captation et montage, la matière provenant de tous supports (écrit papier, internet, radio, film, série, parole entendue…) En voici l’annonce le 26/11/16 :

Et quelques exemples de #reliefs : 29/12/16, 09/01/17, 28/01/17

 

En 2006, je publiais sur Rougelarsenrose le plan d’une communication donnée à la BNF à l’occasion d’une table-ronde : « Ne cherchez pas mes brouillons, ils sont tous imprimés » un point d’étape de ma pratique d’écriture via l’outil blog.

 

En effet, si mon travail publié est essentiellement narratif quoique foncièrement indécidable génériquement, mes interrogations poétiques tendent à se situer dans la lignées des générations précédentes ayant mis l’accent sur la nécessité de reforger sans cesse les outils poétiques, de toucher à tous les supports, d’être intrépide – indocile, ai-je écrit – et en prise avec le contemporain –, poésie n’étant pas nostalgie.  Le fil, ténu, à tendre, se situe entre nécessaire, permanente réinvention langagière (« donner un sens plus pur aux mots de la tribu », forer les syntagmes, « bégayer dans sa langue ») et évitement de l’écueil qui consisterait à sombrer dans la fascination pour le support. À quoi bon désaffubler la poésie de certains de ses oripeaux lyriques – car il ne s’agit bien entendu pas d’une guerre contre le lyrisme, faut-il le rappeler – si c’est pour se créer de nouvelles idoles .com ou html ?

 

Ainsi, pour évoquer cette lignée – ce qui est toujours un plaisir qui nous honore –, je pourrais citer de façon lacunaire, certes, et dans des genres différents : Denis Roche – notamment ses Dépôts de savoir et de technique –, Michèle Métail – son travail lexicographique-sonore –, Bernard Heidsieck – « sortir le poème de la page » –, Hélène Bessette et son « roman poétique ».

 

 

HashtagPoesie

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