Dessin Remka pour Chronikart

On l’avait énoncé en parlant du premier volume de Yapou bétail humain : sa découverte tardive, en France, est un événement de pensée majeur auquel il faut se frotter au plus vite (si ce n’est déjà fait), un séisme éthique et esthétique tant le monstre créé par son auteur constitue le chaînon manquant entre Sade, Sacher-Masoch et les pensées plus récentes de l’excès tout comme les univers de l’abjection.

Yapou, bétail humain a d’abord été publié en feuilleton à partir de 1956, créant un scandale retentissant. C’est sans doute le texte le plus célèbre de la littérature masochiste du Japon de l’après-guerre. Applaudi par Yukio Mishima et une partie de la critique, le livre fut honni par d’autres qui le considéraient – à juste titre – comme une critique virulente du régime et de l’Empereur. Phénomène de masse, le livre s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires avant d’être adapté en manga.

Cette fresque post-moderne crée le fictif, futuriste EHS, gouverné par les femmes (des femmes d’origine anglo-saxonne majoritairement blondes) et au sein duquel la « race jaune », les « Yapous » – variation transparente de Japan – ne sont plus considérés comme humains mais comme une matière première intelligente et servile servant au confort et aux caprices de l’élite blanche. Une conscience « viandeuse » à modeler selon ses besoins et désirs. « Les Voyages de Gulliver et Aline et Valcourt ou le roman philosophique m’apprirent que la forme du voyage fictif permettait seule de faire des narrations utopiques (je préférerais dire dystopiques) qui s’écartent de la réalité quotidienne » écrit Shozo Numa dans une postface de 1970. Reprenant cette tradition, il imagine qu’un vaisseau spatial chute sur terre dans les années 196X, découvert par un jeune couple : Clara Cotwick, une Allemande et Sebe Rinichiro, un Japonais. Les tribulations de la rencontre de la pilote et des deux jeunes gens les amèneront à découvrir l’étrange univers d’EHS que nous décrit l’auteur avec force détails dignes d’un Jules Verne loufoque, alternant adresses au lecteur (dont l’humour pourrait également faire penser, parfois, à Laurence Sterne) et digressions techniques diaboliques de précision. On devine aisément, dans un tel monde, quels seront les sorts respectifs de la jeune femme allemande à la peau d’albâtre et aux yeux clairs et de son fiancé japonais, tout intellectuel et judoka soit-il… sans pouvoir s’attendre au débordement d’imagination de l’auteur qui secoue et stupéfie à chaque page. Car Shozo Numa parvient à reconstruire tous les éléments d’une civilisation en imaginant de nombreux livres scientifiques ou philosophiques, des études, des machines, des inventions… dans une surenchère permanente d’outrance et de merveilleux.

Happés par l’univers magnétique de l’auteur, spectateurs adoubés de cette société au-delà de toute immoralité, nous avions, à regrets – presque au désespoir –, fermé le premier tome de Yapou bétail humain au moment où Rinichiro venait d’être baptisé Yapou. Les crocs de cette civilisation albiniste s’étaient refermés sur lui, déchirant ce qui lui restait d’illusion et d’identité… et de virilité, d’ailleurs, aussi, au passage. Le baptême se fait par purification à la « sainte Eau », autrement dit, l’urine de Clara (« amarita shower »), scandant des « yamen ». Devenu TEVIN 1267, Yapou parmi les Yapous, le destin de Rinichiro est à présent lié à celui de son ancienne fiancée, mais d’une façon qu’il n’aurait jamais pu imaginer… il est devenu sa chose viandeuse, tirée en laisse, à modeler à loisir, dans la douleur et l’humiliation – notion absente, bien sûr de la pensée d’EHS, puisque les Yapous y sont considérés comme des animaux.

Le deuxième volume commence pendant les premiers pas de Rinichiro, yapou. Il se trouve attaché sous un sofa sur lequel se repose Clara – sans que celle-ci s’en doute le moins du monde – en constituant, donc, le matelas et la structure, tout en vivant une expérience télépathe avec elle – ce qui devrait lui permettre, par la suite, de mieux la servir (tel est, du moins, le sens du dispositif). Avec horreur, il se rend compte que son bien-être relatif – dans de telles conditions – dépend de sa dévotion à Clara, au dieu Clara. Lorsqu’il est en colère ou jaloux la charge semble insupportable, ses articulations prêtent à craquer. Lorsqu’il la prie, tourne des pensées dévouées vers son image magnifiée, tout s’allège. La survie dépend de l’acception de sa condition.

Ainsi, ligoté sous un meuble, meuble lui-même, souffrant les mille morts de l’accoutumance à la pisse blanche devenant son propre sang, Rinichiro voit par les yeux de Clara ce que cette Candide découvre peu à peu de la société et des protagonistes d’EHS. Car c’est grâce à elle, sa fraîcheur et son étonnement, son adaptation rapide aux nouveaux codes qu’elle rencontre, que nous sont dévoilés les fondements, l’histoire, les héros, les divertissements de ce monde. À travers le luxe démesuré qui lui est offert, elle ne peut que trouver que tout se déroule pour le mieux dans le meilleur des mondes, du moins, de son point de vue privilégié. Nouvelle déesse et Yapou de frais tannage découvrent ce que sera leur présent et ce qu’aurait pu être leur avenir, avant l’accident. C’est ainsi que ce deuxième volume répond à l’ellipse temporelle qui nous avait tenue en haleine pendant les 440 pages enlevées du premier : qu’a t-il bien pu se passer pour qu’en l’an XL une minorité blanche ait réduit les Noirs en esclavage et transformé les asiatiques en Yapous ? Comment les femmes ont-elles pris un pouvoir si absolu sur les hommes ?…

Shozo Numa parvient à une surenchère du sentiment d’horreur hypnotique qui avait présidée au premier tome. L’humour irrésistible du texte, la création minutieuse d’une cohérence historique et scientifique (même délirante) emporte le lecteur malgré lui dans une logique qu’il suit docilement dans son déroulement, enrôlé de force par la fascination de la fiction. Le sort des Yapous est plus qu’inacceptable, inimaginable par une conscience humaine ; pourtant, l’auteur nous délecte de leurs tribulations les plus infâmes, de scénarios sado-masochistes, de descriptions minutieuses des rôles du « setten » (Yapou WC) ou du « pouky » (Yapou skis) qu’on découvre dans le deuxième tome. Ce qui sauve le lecteur dans cette découverte d’EHS, c’est justement le fait qu’il s’agisse d’une dystopie située dans le futur : l’humanité des Japonais aurait été annihilé par d’autres hommes, dominants, à la suite d’événements qu’on imagine aussi terribles que la disparition des dinosaures de la surface de la Terre.

Oui mais voilà, la suite va plus loin en relisant les mythes fondateurs de l’humanité en général et du Japon en particulier à l’aune de la domination violente exercée sur les Yapous et du rôle de dieux que les blancs y jouent. Point par point, Shozo Numa démonte chaque légende, chaque texte sacré en en montrant l’incarnation blanche et cruelle à travers les yeux de Rinichiro, entravé. Ainsi page 9 : « Inutile de préciser que l’être fabuleux présenté comme un monstre moitié homme (tête et torse) et moitié cheval, le Kentauros que mentionne la mythologie grecque n’est que le fruit d’une rétroprojection historique, une invention ingénieuse du monde d’EHS. » « Rétroprojecion historique » les angelots des tableaux de la Renaissance (en vérité des « pangels », sorte de mini-Yapous ailés), les dieux fondateurs du Japon (la déesse Ama-terasu se nommant en réalité Anna Terrace), etc. C’est-à-dire que la civilisation d’EHS, la fiction, entre de plain-pied dans notre réel, à travers une justification historique délirante… mais terriblement cohérente ! On pensait que le scandale de Yapou bétail humain résidait dans le déboulonnage consciencieux de la figure de l’Empereur et de la grandeur du Japon qui y apparaît, mais cela va plus loin. L’ironie de l’auteur n’épargne rien ni personne, et surtout pas les bonnes consciences dominantes. Surtout pas, non plus, le lecteur.

Pour tenter un parallèle plus qu’osé, je dirais qu’il y a du Matrix dans Yapou ou plutôt du Yapou dans Matrix (folklore christique en moins), Yapou agissant comme un révélateur des fonctionnements sous-jacents de la société. Yapounisé, entravé, Rinichiro alias TEVIN 1267 avale (malgré lui) la pilule rouge et découvre non seulement ce qui fera son futur mais l’illusion qui a été son passé – l’existence transhistorique d’EHS. (Le parallèle s’arrête là. Nul Neo ici. Aucun horizon de revanche des Yapous ne semble pour l’instant, dans ces deux volumes, possible – à l’inverse de Matrix qui encense la révolte et la dialectique du retournement des forces au service de valeurs humaines et généreuses.)

Enfin, en guise de non-fin – c’est bien le moins concernant une fresque inachevée d’une telle ampleur – je voudrais souligner le travail extraodinaire de traduction réalisé par Sylvain Cardonnel. Son rapport à la langue japonaise n’est pas complètement indifférent à la manière dont il parvient à traduire les néologismes avec une évidence subtile pour le lecteur – basée sur des strates temporelles et culturelles. Une histoire aux échos signifiants. On l’apprend dans un entretien réalisé avec Morgan Boëdec pour Chronicart : il y a quinze ans, il débarquait en touriste à Tokyo sans connaître un mot de japonais. Le retour en France de la femme (encore !) qui l’accompagnait a scellé son initiation à la langue japonaise… Depuis, plusieurs traductions avant la rencontre – que l’on imaginerait presque programmée par un destin venu tout droit d’EHS en « rétroprojecion historique » – avec les 1500 pages de Yapou bétail humain à recréer plus qu’à traduire afin d’en faire vivre les mécanismes dans une langue dynamique pour le lecteur français.

Ce n’est pas un hasard non plus que cette publication voie le jour à un moment où les Éditions Désordres, menées par Laurence Viallet, se trouvent menacées. Gardons à l’esprit une évidence essentielle : il FAUT que le troisième volume de Yapou bétail humain sorte. Il FAUT que Laurence Viallet poursuive son travail éditorial unique (Kathy Acker, Peter Sotos, Samuel R. Delany, Dennis Cooper, David Wojdranowicz…) dans le paysage éditorial – souvent déprimant, tout de même, il faut bien le dire – français. Hey, on n’est pas des Yapous du Marché. On n’est pas les « settens » des proses anxiolytiques distillées insidieusement. Je n’ai guère envie de m’expatrier en juin 2007, vous non plus, je suppose… faisons donc en sorte que la création vive, l’indocilité, la pensée soient possibles dans tous les espaces qui s’y consacrent. Merci pour nous – pour vous.

Yapou bétail humain volume II de Shozo Numa, traduction Sylvain Cardonnel, Éditions Désordres/Laurence Viallet, sortie janvier 2007.