« 5600 signes la pipe
16800 l’amour»
(Éros Peccadille)

Virginie Despentes, dans King Kong théorie, écrit de son point de vue de femme « plutôt King Kong que Kate Moss », de l’épaisseur d’affects et de vies de femmes réelles, non sublimées ni retouchées sur Photoshop. Elle parle de l’infériorité de la femme dans la société, du viol et de sa valeur tribale, de la prostitution, du porno… bref, elle met très intelligemment les pieds dans le plat à travers une analyse à la fois limpide, étayée par son histoire (elle n’allait pas autofictionner avec des clémentines et des clefs tartes à la crème, tout de même), et très documentée.

Et je dois avouer que c’est le premier de ses livres que j’arrive à finir sans être heurtée par une langue qui m’ennuie en général à mourir, par manque d’invention, rythme et métaphores convenues, etc. Enfin, cela a à voir avec mon incapacité chronique à lire un certain type de romans – que Bessette appelerait la « littérature-lecture ». (C’est un peu comme les films pornos : il y a des choses qui fonctionnent, ou pas, sur les spectateurs… moi, le roman-roman et l’uro-scato, bof…) Mais ici, la forme n’a pas le même impact ; elle est bien adaptée à une prose qui recherche l’efficacité en n’évitant pas d’appeler un chat un chat. Nous sommes dans l’espace de la réflexion et du débat public, pas dans la fiction.

« La première fois que je sors en jupe courte et talons hauts. La révolution tient à quelques accessoires. (…) Vous n’avez rien changé mais quelque chose au-dehors a bougé et plus rien n’est comme avant. (…) J’ai tout de suite aimé l’impact que ça me donnait sur la population masculine, avec le côté exagéré, limite grosse farce, changement de statut notoire. J’étais alors une meuf quasiment transparente, cheveux courts, baskets sales, brusquement je devenais une créature du vice. Trop classe. Ça faisait penser à Wonder Woman qui tournicote dans sa cabine téléphonique et en ressort en superhéroïne, toute cette affaire, c’était marrant. Mais j’ai aussi tout de suite craint cette importance, justement, qui dépassait mon entendement, mon contrôle. L’effet que ça faisait à beaucoup d’hommes était quasiment hypnotique. Entrer dans les magasins, dans le métro, traverser une rue, s’asseoir dans un bar. Partout, attirer les regards affamés, être incroyablement présente. » (p. 68)

C’est particulièrement drôle de lire cet extrait quand on a choisi (dans une période plutôt jeans, cuir, talons plats) de passer deux jours en minijupe/bottes, entre Lille et Paris. Parce que c’est effectivement tout à fait ça. Une femme, le matin, sait en quoi elle peut se déguiser. En truc transparent qui n’a pas envie de croiser des regards. En savant mixage de féminité et de bas-les-pattes. Ou en proie lâchée dans la jungle. « Comme si personne n’avait prévenu {les hommes} que le Père Noël ne passera pas : dès qu’ils voient un manteau rouge ils courent en brandissant la liste de cadeaux qu’ils voudraient voir sous la cheminée. » (p. 77) Après, on peut jouer de son statut de proie en brouillant les codes – regard dur, attitude violente contredisant le nombre de centimètres de la jupe, par exemple. On est vraiment dans le domaine de la parade. Bref… Virginie Despentes s’appuie sur des expériences très concrètes et quotidiennes pour construire une théorie féministe qui agit comme un révélateur des absurdités de notre époque avilissante : la définition du « féminin » (à roses et fleurs avec supplément soumission), l’attribution (subalterne) du rôle des femmes dans la société, la condamnation de la prostitution et du porno, etc. On peut de délecter sans modération de chaque passage retournant la rhétorique masculine comme une crêpe… Allez, je ne résiste pas, j’en cite un nouveau passage (p. 126-127) :

« Quand vous devenez une fille publique, on vous tombe dessus de toutes parts, d’une façon particulière. Mais il ne faut pas s’en plaindre, c’est mal vu. Il faut avoir de l’humour, de la distance et les couilles bien accrochées, pour encaisser. Toutes ces discussions pour savoir si j’avais le droit de dire ce que je disais. Une femme. Mon sexe. Mon physique. Dans tous les articles, plutôt gentiment, d’ailleurs. Non, on ne décrit pas un auteur homme comme on le fait pour une femme. Personne n’a éprouvé le besoin d’écrire que Houellebecq était beau. S’il avait été une femme et qu’autant d’hommes aient aimé ses livres, ils auraient écrit qu’il était beau. Ou pas. Mais on aurait connu leurs sentiments sur la question. Et on aurait cherché, dans neuf articles sur dix, à lui régler son compte et à expliquer dans le détail ce qui faisait que cet homme était aussi malheureux, sexuellement. On lui aurait fait savoir que c’était sa faute, qu’il ne s’y prenait pas correctement, qu’il ne pouvait pas de plaindre de quoi que ce soit. On se serait foutu de lui au passage : non mais t’as vu ta gueule ? »

Sans rien dévoiler de la King King théorie finale (une réconciliation transgenre sans belle ni bête), je conseille vraiment cette lecture d’utilité publique – détail esthétique : en enlevant néanmoins l’horrible jaquette (mais je suppose que le genre doit être commercialement efficace)…