© Alison Jackson

Ce qu’il y a de bien, avec Clément Rosset, c’est qu’au lieu d’asséner un pavé labyrinthique, voire deux ou trois, avec force index et bibliographies, mine de rien, il pose une pierre après l’autre, pavés dans la mare philosophique qui permettent de traverser la rivière du réel à sec, étape après étape, tout en profitant du paysage bruissant qui nous entoure sans s’y égarer (ou bien en connaissance de cause) : ombres, reflets, échos, reproductions diverses du réel… C’est donc sans peurs et sans complexes qu’il nous fait aborder l’imbroglio du réel, en toute simplicité.

Ça fait 40 ans que ça dure, avec 13 livres chez Minuit, 8 aux PUF, 3 chez Gallimard, quelques autres et d’autre encore sous pseudo (l’effet Laffont ?) et on ne s’en lasse pas.

Au-delà du plaisir de lire de la philosophie intelligente et généreuse (loin des pseudos penseurs dont l’amphigourie masque les raisonnements captieux !), l’impression de fouiller dans une armoire oubliée et d’y dénicher des trésors. Clément Rosset nous fait partager des trouvailles littéraires ou artistiques qui valent souvent leur pesant de concept.

Ainsi, dans le dernier paru, Fantasmagories (suivi de Le réel, l’imaginaire et l’illusoire), outre les photographes Joan Fontcuberta, Warren Neidich et Alison Jackson (et bien d’autres choses), on découvre ou redécouvre sous un nouveau prisme un drôle de livre, Les queues de Kallinaos de Hubert Monteilhet :

« Sir Randolph Melrose, lord anglais originaire d’Irlande, serait le père comblé d’une adorable fille ardemment désirée et née à Londres en 1809, Parthénope, s’il n’avait le malheur de perdre sa femme, qui meurt pendant l’accouchement, et surtout de constater que Parthénope est dotée à sa naissance d’une queue prolongeant sa colonne vertébrale, à la manière d’un quadrupède ou d’un singe. Consultés, théologiens et chirurgiens déconseillent formellement une intervention chirurgicale qui, assurent-ils, risquerait de tuer l’enfant. Affolé de douleur à l’idée des tourments qui attendent sa fille dès que celle-ci serait en âge de constater son anormalité, sa queue qui grandit au fur et à mesure que Parthénope croît elle-même en grâce et en beauté, sir Randolph imagine un plan fou, inspiré dit-il d’une page drolatique de Suétone, qui est en réalité un pastiche dû à la plume de Monteilhet et conçu pour les besoins de la cause : puisqu’il ne faut à aucun prix que Parthénope découvre qu’elle est le seul être humain à posséder une queue d’animal, son père lui fabriquera de toutes pièces un monde factice où tous les êtres humains ou représentations d’êtres humains qu’elle pourra observer seront munis d’une queue artificielle. Tâche immense et apparemment irréalisable, à laquelle l’obstination irlandaise de Sir Randolph finira cependant par venir à bout ; il y faut du temps (mais l’âge tendre de Parthénope, qui va sur ses trois ans, en accorde) et de l’argent (mais Sir Randolph n’en manque pas). Il s’agit d’abord de trouver et d’aménager un site suffisamment isolé pour qu’on n’ait pas à redouter l’arrivée d’intrus, suffisamment proche cependant de quelque terre habitée pour qu’on puisse en assurer le ravitaillement et recevoir quelques visites « organisées », avec l’aide de gens sûrs et dûment munis de queues. Tous ses habitants, mâles et femelles, devront y être pourvu d’une queue paraissant naturelle, tenant au derrière probablement grâce à une colle assez forte pour qu’elle ne risque pas de fondre au soleil, circonstance à craindre sous les latitudes du lieu finalement retenu. Le cadre choisi pour l’aménagement de la supercherie sera Kallinaos, île grecque imaginaire assez grande pour qu’on puisse y demeurer à l’aise et assez petite pour qu’on puisse la surveiller de près. Il faudra naturellement en éloigner, moyennant finance, les quelques habitants originaires de l’île qui ne tiennent guère à se voir imposer le port d’une queue aussi disgracieuse qu’encombrante. Il faudra aussi effacer de l’île toute trace d’une humanité dépourvue de queue ; détruire donc tout portrait, sculpture ou dessins compromettants. Il faudra encore y accumuler des objets propres à suggérer, dans l’esprit de Parthénope, l’idée d’une humanité munie de queue : fausses poupées, faux livres, faux journaux, faux évangiles, etc. (…)
Cette entreprise de Sir Randolph, qui s’obstine à créer de toutes pièces un monde factice plutôt que d’essayer de s’arranger avec la réalité, substituant ainsi au règne de ce qui existe le règne de ce qui n’existe pas, est évidemment une contrevenance majeure à la troisième maxime de la morale par provision de Descartes, énoncée dans Le Discours de la méthode : « Tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l’ordre du monde ». (…)
On observe tout au long du livre une illustration du caractère nécessairement inflationniste du mensonge {jusqu’au jour où} un jeune naufragé, entièrement nu, débarque dans l’île sous les regards étonnés de Parthénope qui cherche en vain à voir sa « queue ». Circonstance aggravante : il s’agit de Charles Darwin alors seulement âgé de dix-huit ans certes mais déjà quelqu’un à qui on ne la fait pas… » (p. 22 à 27)

* Titre tiré de Loin de moi de Clément Rosset, citation de Marcel Cogito de Marc Wetzel.