Journal de création, saisie de l’émergence de la création littéraire (amorces, brouillons, recherches, digressions…) sous forme de pratique photographique. Le geste se veut rapide et spontané – aucune retouche ni correction des coquilles (ou lapsus)

Après une vingtaine d’Instantanés publiés sur le site de La Marelle – donc une vingtaine de jours de pratique quotidienne –, je me suis demandée pourquoi cette forme était apparue. Certes, une capture d’écran n’est pas le fruit d’une invention personnelle, la fonction est présente dans tous les ordinateurs, mais l’outil ne fait pas l’artefact et mes captures d’écran sont de l’ordre du montage et de la composition ; une sorte de poétique y est à l’œuvre.

J’ai par ailleurs noté un immédiat – et constant – plaisir à cette saisie, effectivement pauvre techniquement. Or, ce n’est pas rien, le plaisir dans la pratique. Le même, au déclenchement, mélange d’excitation et d’assouvissement, que celui que je ressentais en prenant des photographies du temps de l’argentique – avec ce son de couperet de l’obturateur. La différence étant l’absence d’attente, de suspense : la capture apparaît immédiatement. Tout aussi rapidement, c’est un exercice de frustration : je remarque telle coquille ou tel élément qui aurait été davantage à sa place à tel endroit, tel oubli ; je choisis de ne pas recommencer. J’accepte l’imperfection de ce qui a été saisi et un compte à rebours commence, jusqu’à l’Instantané suivant. Peut-être est-ce vraiment entre deux Instantanés qu’il se passe quelque chose.

La capture d’écran diffère du selfie. Le selfie – lui-même différent de l’autoportrait –, dans son abondance frénétique, m’agace, me gêne, comme si l’humanité procédait à un photobombing généralisé et permanent. La capture d’écran est plus centrifuge que centripète, elle envoie des pistes dans toutes les directions, elle n’impose pas un regard mais propose à plusieurs d’interpréter la composition à sa guise.

Donc, pourquoi un désir de saisie photographique de l’écrit ? D’où cela vient-il ? Même si je n’ai pensé à aucune référence en amont, en passant en revue celles qui me nourrissent, sans doute pourrai-je citer les Dépôts de savoir et de technique de Denis Roche, certes fort différents dans leur méthode et leur intention mais manifestant un désir de lien entre pratique écrite et photographie ainsi qu’une tentative de saisie à la fois machinique et poétique du réel. Peut-être, aussi, la tradition foraine, aujourd’hui oubliée, ou presque, du « tir photographique ». Ou encore quelque chose de Georges Perec et du Daniel Spoerri de la Topographie anecdotée du hasard ? Également une réponse à ma réflexion sur les pratiques d’écriture et les processus de création, présente depuis toujours mais à présent formulée et conceptualisée via ma fonction d’enseignante en création littéraire et en tant que chercheuse en pratique et théorie de la création artistique et littéraire.

Je remarque aussi une volontaire rareté du geste de capture : je ne prends guère qu’un ou deux Instantanés par jour car il ne s’agit pas de créer un tableau arbitraire ni une recherche de perfection plastique, encore moins d’épuiser un stock d’idées iconiques, mais bien de saisir un moment du travail en cours – et donc de donner à voir des fragments plus ou moins reliés thématiquement, voir des digressions, dans toute leur fragilité, leur fugacité. Des éléments intimes viennent, bien sûr, s’y mêler, plus ou moins présents selon les jours. À l’inverse des pratiques photographiques numériques contemporaines, souvent pléthoriques, bégayant la même scène pour être certaines d’avoir un bon cliché – que je pratique par ailleurs : mon dossier iCloud comprend 11652 photos prises depuis 2009 alors que je possède deux boîtes à chaussures comprenant l’intégralité des archives photographiques de ma famille –, il y aurait peut-être, de ma part, un désir d’économie du flux, une lassitude devant l’océan des possibles, quelque chose comme un nécessaire ralentissement.

Et puis tant de choses qui m’échappent.